« Si quelqu’un veut venir derrière moi, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mt 16, 24). La croix a tenu une toute première place dans la vie et la spiritualité du bienheureux Basile Moreau.
Thomas Barrosse, csc, ancien supérieur général de la Congrégation de Sainte-Croix : « Je ne peux nommer un autre fondateur qui, à ma connaissance, a souffert aussi longtemps, si durement et si constamment que le père Moreau… La souffrance qui lui a été occasionnée ou infligée par d’autres a été incessante… Il n’est pas surprenant qu’au cours de ses dernières années, le père Moreau en arrivât à voir l’œuvre de sa vie complètement démolie – alors qu’il était convaincu qu’elle était l’œuvre de Dieu – et démolie souvent au prix d’injustices … » (Thomas Barrosse, csc, Un simple instrument, p.196).
Basile Moreau lui-même l’avoue : « Les afflictions, les revers, les abandons des amis, les privations en tous genres, les infirmités, la mort même, la malice de chaque jour et les peines de chaque heure, voilà autant de reliques du bois sacrée de la vraie Croix. » (Lettre circulaire, p. 153-154, Wulstan Mork, Spiritualité Moreau p. 238). Voilà sans doute bien des croix pour une seule année, sans parler de celles que nous fabriquent de temps en temps la malveillance, le mensonge et la calomnie » … autant de reliques du bois sacrée de la vraie Croix.
Porter sa croix était pour lui et beaucoup synonyme de porter ses épreuves avec patience et persévérance, foi et courage.
On sait qu’il a traversé une nuit mystique – épreuve intérieure – longue nuit de la foi. C’est la croix la plus ténébreuse et la plus amère : tant de travail et d’énergie, de soucis et de démarches, de jours et de nuits, d’espoirs déçus et retrouvés. « Tout ça pour ça ! » … « Tout ça pour rien ! » Œuvre démolie. Vie détruite… Abandonné de tous et de Dieu.
« Je compris alors quelque chose de l’abandon de Notre Seigneur dans son agonie, allant de son Père à ses disciples sans trouver aucun soulagement. » (Thomas Barrosse, Un simple instrument p. 36).
C’est la pire crucifixion que Jésus ait traversé en son agonie. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Avec raison, nous voyons la croix comme lieu de souffrance et de mort. On ne peut pas effacer l’atroce malédiction de la Croix, le supplice le plus infamant, la mort la plus ignominieuse.
Nous sommes les disciples de cet Homme, Jésus… crucifié ! Sa Croix a pris toute sa place dans la spiritualité chrétienne. Les chrétiens ont inscrit dans le bois de la croix tous les malheurs de leur vie, les malheurs du monde, les catastrophes et les épidémies, les injustices et les guerres, les échecs et les péchés des hommes.
Pensons au Christ du retable d’Issenheim, peint par Matthias Grünewald – sans doute la représentation la plus terrifiante de la crucifixion.
La croix porte toute la souffrance du monde. Chacun, regardant la Croix, peut y déposer son malheur. Elle est un abri de compassion pour se réfugier, un havre de consolation pour trouver force et confiance auprès de Lui, qui a tant souffert et nous a tant aimé. Qui plus est : « En Jésus crucifié, se révèle à nous la figure d’un Dieu qui prend part de façon humaine et corporelle aux souffrances de sa création et qui subit lui-même, de la façon la plus cruelle, la passion et la mort. » (Medard Kehl, Et Dieu vit que cela était bon p. 397). Oui ! « Christ s’est fait obéissant jusqu’à mourir et mourir sur la Croix. » (Saint Paul, Philippiens 2,8).
En 1911, à sa sœur Françoise, Petite Sœur des Pauvres en Chine, malade, à l’approche de la mort, le père Teilhard de Chardin écrivait : « Tu regardes ton crucifix à l’envers. Ce n’est pas seulement la croix qu’il faut voir, c’est Jésus Christ qui est dessus. » J’aime bien cette parole qui nous oblige à voir « plus loin que voient nos yeux », voir sur la Croix la résurrection en marche.
Dans les tout premiers siècles, on ne représentait pas Jésus les yeux fermés sur la croix, toujours les yeux ouverts. Christ glorieux ! Christ aux yeux ouverts ! « Mort, où donc est ta victoire ? » (Saint Paul) De la Croix jaillit la Résurrection. Nous devenons chrétiens, disciples du Christ Seigneur, lorsque notre regard se convertit et voit dans la Croix la Résurrection en Victoire…
Résurrection inscrite dans le cœur des disciples. C’est le travail de l’Esprit promis et envoyé : « Vous vous revêtirez du nouvel homme ou de Jésus Christ c’est-à-dire… faites passer dans votre âme et toute votre conduite extérieure les sentiments et la manière d’agir de Jésus Christ … Votre vie entière doit avoir pour but de si bien assimiler les pensées, les jugements, les désirs, les paroles et les actions de Jésus Christ que vous puissiez dire : “Je vis ou plutôt non, je ne vis plus, c’est le Christ qui vit en moi.” C’est ainsi que l’arbre qui a été greffé vit de la sève du tronc sur lequel il a été enté. Ce n’est pas assez… il faut vous identifier avec votre modèle… de manière, non seulement à en être une copie conforme, mais à devenir en quelque sorte un autre lui-même. » (Sermons p 144/5).
Le Christ sur la Croix nous révèle ainsi le secret de la vie : « la vie n’a de raison d’être que si elle est utile aux autres, si elle apporte quelque chose au monde. » (Jacques Attali).
La vie de Jésus a été éminemment utile aux autres. Cela lui vaut le plus beau compliment qu’on puisse faire à un humain : « Il est passé en faisant le bien. »
La vie du bienheureux Basile Moreau a été utile aux autres dans l’imitation de Jésus en croix jusqu’à son dernier souffle : « Je bénis la main qui m’a frappé, c’est un grand honneur que Notre Seigneur me fait et un vrai bonheur de boire à son calice… Après la tempête et l’orage, vient le calme et la tranquillité… je pardonne de tout cœur à ceux qui m’ont persécuté et leur souhaite du bien. »
La vie du bienheureux Basile Moreau a apporté quelque chose au monde : l’œuvre de sa vie continue à passer en faisant le bien. « Si l’arbre de la croix a été planté dans le vaste champ que nous avons à cultiver… ne faut-il pas reconnaitre aussi qu’il est devenu pour nos œuvres un arbre de vie, et que maintenant nous en cueillons des fruits moins agréables à la vue que bons à goûter. » (Lettre circulaire 17 –1843).
« Les fruits que produit la croix ont la vertu qu’avait le fruit de l’arbre de vie planté dans le paradis terrestre »(Lettre circulaire 11 –1841).
Arbre de la Croix, Arbre de Vie. Arbre magnifique et resplendissant… Arbre bienheureux… Ainsi chante l’hymne de la passion Vexilla Regis qui a donné au bienheureux Basile Moreau la devise pour sa famille religieuse de Sainte-Croix : « Salut, ô Croix, notre unique espérance ! » Arbre magnifique et resplendissant…Arbre bienheureux. Comble de grâce les fidèles. Et Toi, source du Salut, Toi qui par la Croix nous donnas la victoire : ceins à jamais nos têtes de la couronne de gloire !
« Pour les chrétiens, à la suite du Christ (Teilhard de Chardin), il est question (toujours) de monter dans la lumière de la croix. »